PRÉSENTATION DU PROJET PAPATYA

Baptême difficile, nullement reflet d’une crise d’identité

 

PAPATYA existe depuis 1986, depuis donc plus de dix ans. Période durant laquelle nous avons changé plusieurs fois d’intitulé. Comme dans bien des cas ce changement est le reflet de discussions de fond et d’ une évolution dans la compréhension de notre propre identité.

PAPATYA a été fondé en tant que centre d’accueil pour filles turques en période de crise.

Le terme de « filles turques » ne laissant pas apparaître les Kurdes, nous nous sommes baptisé « centre d’accueil pour filles de Turquie ». Mais cela ne correspondait pas non plus, puisque depuis beaucoup de filles ne connaissent la Turquie que de leurs vacances. Il serait donc plus approprié de parler de « filles d’origine turque ». Un intitulé qui ne correspond plus non plus totalement à notre identité. En effet un tiers des filles accueillies au cours des dernières années sont d’origine autre que turque. Certaines viennent du Liban et de l’ex-Yougoslavie, pour les groupes les plus importants, mais aussi de pays imprégnés de culture islamique : le Maghreb, la Jordanie, le Pakistan, l’Iran, l’Azerbaïdjan et l’Albanie. D’autres sont issues de couples binationaux ou de musulmans allemands. Nous avons également accueilli des filles de familles tsiganes, israéliennes, de Chine, du Vietnam ou du Ghana, lorsqu’elles avaient besoin de protection.

Nous n’avons pas encore trouvé d’intitulé représentatif de cette diversité. Ce problème de nom n’est pas plus pour nous, que pour notre clientèle, à confondre avec un problème d’identité : nous savons en effet parfaitement qui nous sommes et ce que nous faisons.

Avant de présenter les méthodes de travail du centre et la situation des filles, accueillies au cours des dernières quinze années, voici quelques remarques sur le caractère représentatif de nos observations.

La situation des filles qui viennent chez nous n’est pas typique des filles de familles émigrées. En tant que centre d’accueil pour filles en période de crise, avec adresse anonyme, notre tâche première est de protéger ces filles, qui ont des problèmes familiaux d’une gravité conséquente et dont les familles disposent de très peu de ressources pour résoudre ces problèmes.

Nous parlons donc d’un « échantillon négatif ». Il existe aussi probablement des filles qui vivent dans des conditions insupportables mais ne trouvent jamais l’accès à PAPATYA  - soit parce qu’elles ne parlent pas l’allemand, ne vont pas à l’école, sont en situation illégale en Allemagne ou n’ont pas le droit de sortir de chez elles.

Notre description se rapporte à celles qui peuvent, et à celles qui doivent fuir.

Il s’agit en outre d’un échantillon de l’échantillon, puisque la fuite n’implique pas pour toutes les filles la nécessité de l’anonymat.

PAPATYA peut accueillir jusqu’à 8 filles âgées de 13 à 20 ans, pour une période transitoire de 2 à 3 mois. 60 à 80 filles viennent chez nous, par an, pour rester de quelques heures à plusieurs mois.

7 employées (turques, kurdes et allemandes) se partagent 6 postes à plein temps.

Un cofinancement de l’office allemand du travail nous permet depuis quelques temps d’employer une enseignante et une aide ménagère, à mi-temps.

Nous assurons un soutien social et psychologique 24 heures sur 24, auquel viennent s’ajouter des tâches ménagères et administratives, ainsi qu’un travail de relations publiques et de collaboration avec de nombreuses institutions.

L’accueil des filles se fait rapidement et sans bureaucratie.

Le numéro de téléphone de PAPATYA étant aussi anonyme, c’est le bureau d’aide d’urgence à la jeunesse de Berlin qui permet la prise de contact. En tant qu’institution sénatoriale ce bureau peut aussi accueillir des mineures (conformément au § 42 de la loi sur l’aide sociale à l’enfance et à la jeunesse) si le soir ou le week-end le service d’aide ne peut être contacté.

Ce sont les adolescentes elles-mêmes qui s’adressent au bureau d’aide d’urgence, mais aussi les enseignantes, les assistantes sociales des écoles et les centres de consultation qui nous demandent de les recontacter.

Cette première prise de contacte téléphonique fait souvent l’objet d’une pré-évaluation. Dans la mesure du possible nous nous entretenons directement avec la fille concernée, afin d’évaluer si notre offre répond à ses besoins.

La protection que nous offrons implique p. ex. des sorties limitées, que doivent accepter les filles.

Indépendamment des différences qui existent entre les filles, celles qui décident de quitter leur famille se trouvent dans des situations conflictuelles comparables. Nous les interprétons depuis en tenant compte d’autres aspects dominants.

Nous avons tout d’abord considéré ce qu’il y a de plus frappant, ce qui saute aux yeux, la distinction avec les familles allemandes et interprété les situations conflictuelles en tenant compte des aspects liés à la culture et à l’émigration. Depuis nous percevons plus nettement les conflits familiaux et relationnels.

En voici un exemple :

Le fait qu’une fille ne puisse avoir de partenaire peut être interprété par rapport à la notion traditionnelle d’honneur de la famille. Ce qui est d’autant plus vrai que beaucoup de parents résidant à Berlin sont plus attachées aux normes traditionnelles, qu’ils ne le seraient dans leur pays. Pour ces parents, Berlin est une ville dangereuse, où leurs filles risqueraient d’être confrontées à la drogue ou la prostitution. Ils tentent ainsi de les protéger par un contrôle sévère.

Cela dit dans l’interprétation des conflits qui en résultent on peut aussi tenir compte de notions telles que l’envie et la rivalité d’une mère ou la jalousie d’un père.

En règle générale les deux aspects se conjuguent dans le conflit réel pour devenir indissolubles – ce qui justifie peut-être la faible évolution des situations conflictuelles au cours des années. Depuis notre fondation nous établissons des statistiques et avons été surpris de constater par l’interprétation des données recensées depuis maintenant 12 années, que les cadettes des filles, accueillies il y a des années, viennent chez nous pour des raisons semblables.

 

Motifs de fuite / Pourquoi les filles viennent chez PAPATYA ?

Ce ne sont pas des bagatelles qui portent les filles à fuir. Beaucoup ont souffert des années durant de situations familiales accablantes, avant de fuir vers l’âge de 14/20 ans.

De mauvais traitements graves, voire très graves, la violence sexuelle, la négligence, l’empêchement de suivre une formation scolaire ou professionnelle, de même que le mariage forcé avec un époux choisi par les parents vont de paire avec un contrôle sévère des filles, des exigences ménagères et de garde des plus jeunes frères et sœurs ainsi que l’interdiction d’avoir des amis (même des filles) du même âge.

A la puberté ces problèmes s’aggravent considérablement, dès lors que les parents accordent encore moins de libertés à leurs filles.

 

Recherches de solutions individuelles

Un tiers des filles raconte avoir déjà une fois tenté de fuir – souvent pour quelques heures chez une amie, un parent, mais aussi au bureau d’aide d’urgence ou autres organismes de consultation.

Il est aussi effrayant d’entendre dans 20% des cas parler de tentatives de suicide plus ou moins graves. Pour la plupart elles ont pris des comprimés. Ces appels à l’aide se sont heurtés à l’impuissance des parents, qui les ont ignorés, rejetés ou banalisés.

Quant les filles font appel à une aide externe elles s’adressent souvent tout d’abord aux enseignantes ou aux assistantes sociales des écoles. L’école est souvent le seul lieu en dehors de la famille où les filles ont droit d’accès, d’où l’importance de son rôle de médiateur, de même en cas de conflits.

 

Des filles maltraitées

Le pourcentage des filles mal traitées s’élève à 80%.

La plupart sont battues par le père ou les deux parents, beaucoup aussi par leurs frères.

Il n’est pas rare de voir des frères animés par leurs parents.

Lorsque les filles affirment être battues il s’agit généralement de coups violents avec des objets. Elles considèrent une gifle occasionnelle comme normale.

Beaucoup ne voient pas de lien entre la punition et une faute commise, il leur semble plutôt que leurs parents les battent sans motif.

Elles-mêmes ressentent comme plus blessantes que les coups, les insultes de leurs parents. Ces insultes font souvent allusion à la sexualité des filles – putain étant la moindre – et les filles ont beaucoup de mal à en parler.

Un quart des filles voient leur mère battue. Une réalité souvent liée à l’abus d’alcool voire l’alcoolisme des pères - en légère augmentation dans les dernières années.

Pour 20% des filles la toxicomanie des parents ou frères et sœurs vient peser sur la situation familiale.

 

Violence sexuelle

Au début de notre activité, à l’accueil de la première adolescente il y a 12 ans, nous ne nous attendions pas à être confrontées à l’existence de violence sexuelle dans les familles turques. En 1986, 21 filles avaient été victimes de violence sexuelle d’une gravité allant pour l’une d’entre elles jusqu’à être enceinte de son beau-frère.

En moyenne 30% des filles ont été victimes de violence sexuelle , dans 20 % des cas cette violence provient de parents proches.

La violence sexuelle provient dans un tiers des cas du père, dans un quart du frère. Or oncles, grands-pères, cousins et beaux-frères ne reculent pas non plus devant cet acte.

Un fait actuellement notoire même en dehors des milieux professionnels est qu’une morale sexuelle sévère, comme celles des filles et femmes turques traditionnelles, loin de les protéger, les rend, par sa stricte hiérarchie des sexes, impuissantes face à la violence et incapables de demander de l’aide. L’importance donnée à la virginité conduit à des pratiques  anales et orales pour éviter tout scandale la nuit des noces.

Cette importance peut aussi conduire à ce que soit attribué la faute aux filles victimes qui chercheraient à cacher une expérience sexuelle hors mariage, en accusant un membre de la famille de violence sexuelle.

Les filles qui dévoilent une violence sexuelle sont en danger considérable, dépendantes d’un lieu sûr, où la famille n’aura pas de moyen de pression sur elles.

Ce n’est que lorsqu’elles espèrent pouvoir épargner le même sort à des frères et sœurs plus jeunes qu’elle se décident à porter plainte – c.a.d. très rarement.

 

Le mariage forcé

Les parents envisagent souvent un mariage rapide comme solution, lorsqu’ils estiment ne plus pouvoir suffisamment contrôler le besoin de liberté de leur filles. Un mariage peut aussi être envisagé par intérêt économique, d’autant plus que même si les filles vivant en Allemagne sont considérées comme de moindre morale, grâce à elles un membre de la famille pourra enfin satisfaire la convoitise d’un séjour en Allemagne.

Cette réalité touche 30% des filles. Parmi les raisons de leur fuite, l’ultime est souvent la concrétisation d’un projet de mariage.

 

Le retour forcé

dont sont menacées les filles indépendamment d’un projet de mariage. Ce retour forcé est peu lié aux perspectives de retour des parents, qui pour la plupart se sont faits à l’idée de vivre à Berlin ou de faire la navette à leur retraite.

Les parents espèrent surtout par cette menace de retour, discipliner leur fille. Une partie non négligeable des filles, qui craignent un retour forcé, ont déjà été abandonnées par leurs parents à la fin d’un séjour de vacances et n’ont obtenu leur retour que par de longues promesses de bonne conduite, par la grève de la faim ou d’autres moyens.

Il est plutôt rare que par leur fuite les filles veuillent forcer un retour dans leur pays d’origine – le cas échéant il s’agit de filles qui sans avoir été consultées et contre leur gré ont dû se rendre à Berlin.

 

Separations et ruptures

Nous ne nous attendions pas à trouver en arrière-plan de tous ces problèmes un nombre toujours inchangé de familles divorcées, de belles-familles et familles monoparentales.

Avant l’évaluation de nos données statistiques nous avions l’impression que le nombre augmentait avec les années.

Exactement le quart des parents sont divorcés. Cela dit un divorce n’est pas une catastrophe en soi or, après une séparation ou un divorce la plupart des parents se lient à nouveau très rapidement. Un nombre considérable de filles vivent ainsi avec un beau parent. Le contact avec le parent dont elles sont séparées est souvent rompu, généralement défendu avec véhémence. Le dit parent retourne souvent dans son pays d’origine.

 

Environ 8% des filles sont orphelines ou semi-orphelines.

En tout 60 % vivent avec leurs parents et 40 % sont séparées de l’un ou des deux parents.

Une situation difficile, à laquelle vient s’ajouter le fait que les filles d’origine turque sont certes nées à Berlin ou en Allemagne de l’Ouest or, bébé elles ont été amenées chez leurs grands-parents ou autre parent en Turquie.

En 1986, un taux considérable (60%) de filles était nées en Turquie, contre 35% à Berlin ou en Allemagne de l’Ouest.

12 ans plus tard ces chiffres sont inversés : 40% sont nées en Turquie contre 60% en Allemagne.

Ce changement notable est amplement relativisé par la petite enfance passée en Turquie.

60% des filles, donc plus de la moitié, grandissent loin de leurs parents, chez leurs grands-parents ou autres parents en Turquie. (Pour les filles d’Ex-Yougoslavie, lorsqu’il ne s’agit pas de réfugiées, il en va de même).

Ces filles renouvellent toujours une expérience de migration, de la campagne à la ville, de la Turquie en Allemagne, des grands-parents à une famille qui leur est souvent étrangère. Elles disent souvent avoir pris leurs grands-parents pour leurs parents.

 

D’autant plus que personne ne leur a jamais dit pourquoi elles ont été séparées ou recueillies. Elles perçoivent la séparation comme un affront, un signe de non-désir. Les contraintes matérielles subies par leur mère, souvent appelée à travailler, leur restent incompréhensibles. Les parents de leur côté attendent que leurs filles leur soient reconnaissantes d’être venus les chercher. Pour eux  l’attachement est en raison des liens de parenté d’une évidence telle, qu’il n’est pas besoin de le confirmer et de l’entretenir par le contact.

Les filles arrivent dans leur famille soit à l’âge scolaire, soit beaucoup plus tard.

Le terme consacré de « deuxième génération «  ne reflète que partiellement leur situation.

L’évolution se dessine lentement et ce n’est qu’à partir de 1994 que l’on rencontre plus de filles ayant grandi avec leurs parents que chez un parent.

Lorsqu’à de premières séparations viennent s’ajouter le divorce et la séparation ultérieure des parents, les filles perdent tout sentiment d’appartenance à la famille.  Si elles deviennent alors pour leurs parents uniquement une charge, étant difficiles à contrôler, ne remplissant pas les tâches ménagères à leur satisfaction, il arrive qu’elles soient ballottées entre différents parents et que l’on pense à les marier rapidement. Il n’y a pour elles  au sens propre du terme pas de place.

 

Chômage des parents

La situation matérielle des parents est rarement rose.

Contrairement à nos suppositions le taux de chômage n’a pas beaucoup augmenté au cours des dernières années.

Dans l’échantillon des familles que nous  rencontrons, il est inchangé, de 25 à 30 %, les pères étant plus touchés que les mères. Elles supportent ainsi une double charge – occupant des postes de femmes de ménage « à l’abri de la crise », mal rémunérés et aux horaires mal adaptés.

Si on ajoute aux familles touchées par le chômage, celles qui vivent de la retraite, de la préretraite et de l’aide sociale, on constate dans les 12 dernières années une augmentation allant de 23 % en 1986 à 50 % en 1997. La dégradation de la situation économique se manifeste ici nettement – l’attribution de l’aide sociale étant surtout en augmentation.

 

Déroulement du travail d’accompagnement

L’anonymat de PAPATYA est la condition absolue d’un soutien efficace.

Il permet aux filles de réfléchir sereinement sur leur situation, sans pression permanente de la famille. Nous tentons par de nombreuses discussions de les soutenir dans le complexe processus qui les amènera à définir leur place propre et à développer des perspectives d’avenir.

La plupart des filles n’ont pu jusqu’à présent prendre aucune décision elles-mêmes. Elles devraient et doivent maintenant apprendre à exprimer et à défendre leurs désirs.

Le désir qu’elles expriment avec véhémence à leur arrivée « je ne veux plus jamais revoir mes parents » se transforme souvent rapidement et doit être vérifié – par là elles contournent le problème de leur désorientation.

Pour presque toutes les filles la fuite n’est pas en premier lieu  un acte de libération, mais plutôt un expédient, lorsque ni l’adaptation ni la rébellion ne leur ont permis de changer leur situation dans la famille.

D’où l’importance de sonder l’ambivalence de la séparation.

Nous tentons d’accompagner et de structurer la confrontation des filles au conflit familial manifeste et intériorisé.

Le jour même où nous accueillons une fille, nous contactons le service de l’aide sociale à la jeunesse qui informera  et rassurera les parents.

Les employés du service d’aide sociale à la jeunesse ne connaissent pas non plus l’adresse de PAPATYA. La nuit ou le week-end, c’est nous qui informons directement les parents.

Dans un premier temps les employés du service d’aide sociale ont des entretiens séparés avec les parents et avec les filles, que nous accompagnons à chacun de ces rendez-vous. En général on peut alors évaluer à quel point une fille est en danger et s’il existe un terrain d’entente. Dans la majeure partie des cas parents et filles arrivent à discuter ensembles. Dans la mesure du  possible ces discussions ont lieu en présence d’une collègue turque/kurde et d’une collègue allemande et ont été soigneusement préparées avec les filles. Nous estimons que notre rôle est de représenter les intérêts de la fille.

 

Travail avec les parents entre l’embivalence et le parti pris

Par notre travail en commun avec les parents nous nous trouvons souvent entre deux chaises.

D’un côté, le fait même que nous communiquions avec les parents et tentions d’encourager les filles à discuter  avec eux est perçu avec scepticisme ;

De l’autre côté, on nous reproche de ne considérer et de ne défendre que le point de vue des filles.

Il s’est agit pour nous d’un long processus, à l’origine duquel existait l’illusion de trouver des solutions équitables pour les filles et pour les parents. Or les possibilités étaient plus réduites que nous le pensions.

Deux sujets demeurent source d’échec dans une tentative de dialogue avec les parents :

 une fille voulant quitter sa famille sans se marier

 une fille ayant un petit ami.

Une fille qui ne vit plus chez ses parents sans être mariées continue à être considérées comme indigne, une putain, fait qui entache l’image sociale de tous les membres de la famille.

Il est important de souligner qu’il n’est pas question du comportement réel de la fille, à savoir : a-t-elle un petit ami avec lequel elle a couché ? Mais de l’impression donnée, à savoir : a-t-elle parlé au coin d’une rue avec un garçon et s’est de fait mise dans une situation qui rendrait possible un comportement « déshonorant ». Il s’agit pour parler crûment du paraître et non de l’être .

 

Nous avons du mal à accepter que ces notions d’honneur soient aussi défendues par la génération des filles, qui sont aussi insultées par leurs frères et sœurs et camarades de classe, lorsqu’elles fuient de chez elles.

 

Les familles mettent tous leurs moyens en oeuvre lorsqu’elles craignent de perdre l’honneur : elles essaient d’attirer les filles par des promesses, d’exercer sur elles des pressions émotionnelles (la grand-mère en mourra, le petit frère est toujours en larmes) ou dans le pire des cas elles tentent un enlèvement.

 

Toute relation avant le mariage étant tabou, les filles ont pour seule alternative de cacher à leur parents qu’elles ont un petit ami – et la plupart en ont un.

C’est souvent là que le dialogue est rompu ; le conflit persiste - pris dans un cercle vicieux d’interdictions, de punitions de la part des parents et de transgressions des interdictions, de mensonges de la part des filles -  il nous est rarement possible de le désamorcer.

 

Il n’est pas rare que des filles viennent chez nous quand face à des situations sans issue, même leur petit ami argumente dans le sens du retour dans la famille : la place d’une fille respectable est dans sa famille, quant à lui, il n’entretiendra de relation qu’avec une fille digne de ce nom et menace de rompre.

 

Les parents sont prêts à discuter sur l’annulation de fiançailles et d’un mariages forcé, sur les heures de sorties, le travail à la maison, l’argent de poche, les consignes vestimentaires, la scolarité – pas, en général, sur les deux sujets sus cités.

Nous plaidons toutefois dans beaucoup de cas pour le dialogue avec les parents.

Et ce car la fuite des filles n’est pas uniquement l’expression de leur volonté de quitter la famille, mais est souvent un dernier espoir de découvrir qu’en fait leurs parents les aiment et sont attachées à elles, et que la famille finalement peut changer.

Les filles aimeraient savoir comment les parents réagissent à leur fuite. Beaucoup de familles sont interloquées et la communication avec les filles se fait par directives sur une voie hiérarchique à sens unique. Les parents subviennent aux besoins matériels de leurs enfants, sans penser à s’intéresser à leurs idées ou à leurs sentiments.

Les discussions avec les parents sont souvent la première occasion pour les filles de transmettre leurs idées à des parents contraints de les écouter.

Ces discussions ont souvent un caractère de négociations, conclues par à un contrat définissant p. ex. des heures de sorties.

Nous ajouterons que certaines filles sont en danger à un point tel, que nous n’encourons pas le risque d’une discussion avec les parents.

 

Que deviennent les filles ?

Un tiers des filles (35%) se retrouvent dans la situation de départ, on ne saurait dire chez les parents, puisque beaucoup vivent chez une belle famille ou autre parent.

10 % trouvent une nouvelle perspective au sein de la famille : vont s’installer chez une sœur aînée ou chez un oncle et une tante, dans le cas de parents divorcés chez l’autre parent, chez la mère loin du père etc.

Les filles qui décident de ne pas retourner dans leur famille, doivent, pour les mineures, formuler une demande auprès du tribunal des tutelles, afin que soit retiré aux parents le droit de décision du domicile ou le droit de garde.  En règle générale le tribunal fait droit à la demande.

En 1986/87 le taux des parents acceptant un placement par l’aide sociale à l’enfance était de 0, il est depuis passé à 10%.

Dans le cadre de l’aide sociale à la jeunesse 40% des filles sont placées à Berlin ou d’autres Länder.

Environ 8%  vont à Trebe, certaines dans d’autres centres d’accueil, dans une clinique, les autres prennent un appartement ou épousent leur petit ami.

Le contact avec les filles qui retournent dans leur famille est souvent rapidement rompu.

Un projet de suivi que nous voulions concrétiser sur la base de contrats d’emploi solidarité avec deux psychologues, allemande et turque, a échoué. En effet ni les parents, ni les filles ne voulaient être appelés à se souvenir de cette période de crise et ont exprimé clairement vouloir « tout oublier et recommencer à zéro ».

Le taux annuel des filles que nous accueillons à nouveau est de 10 à 15 %, il s’agit presque uniquement de filles qui voulaient « donner une chance à leur famille » et y sont retournées malgré leurs doutes.

Les filles qui partent une seconde fois, quittent en général définitivement leur famille.

Nous gardons longtemps le contact avec les filles placées par l’aide sociale. Autrefois nous placions souvent des filles à l’extérieur de Berlin, entre autre parce qu’elles étaient particulièrement en danger, mais aussi parce que nous étions sûres d’y trouver des institutions plus petites et des familles d’accueil.

Dans les 4 premières années nous y placions 40 % des filles.

Une bonne partie de ces placements ont échoué : les filles rentraient très vite dans leur famille, se sentant isolées, étrangère et seules dans ce milieu plutôt rural.

Aujourd’hui les placements à l’extérieur de Berlin, ne concernent plus que 20% des filles. Nous analysons le désir de distance des filles avec scepticisme et veillons à ce qu’elles soient dans un milieu où elles ne seront pas les seules émigrées.

A Berlin nous avons fait avec les filles indépendantes, qui disposent de plus de compétences et de confiance en elles et commencent à avoir un cercle d’amis, des expériences positives dans les appartements communautaires.

Il est important pour les filles dans ce cas de pouvoir choisir une communauté de filles.

Il existait encore récemment trois appartements communautaires anonymes à Berlin au concept adapté aux filles de Turquie. Or l’anonymat et l’impossibilité de fait de recevoir des visites conduisit de plus en plus même les filles en danger à se décider contre cette forme d’hébergement.

L’anonymat a alors été abandonné, le concept interculturel conservé, de sorte qu’il existe toujours une distinction importante dans l’offre d’hébergement de l’aide sociale.

Le service de suite agrée en appartement communautaire, soit 2 éducatrices en poste à ¾ pour 5 jeunes, n’est pas suffisant pour des filles plus jeunes. Nous avons établi une bonne collaboration avec certains foyers ; Cela dit l’hébergement en foyer demeure problématique - parce que les filles et les parents associent à un foyer des notions de manque de morale, contre lesquelles il est difficile d’argumenter.

 

PAPATYA a développé pour les plus jeunes ou moins indépendantes un concept de suivi éducatif.

Le placement des jeunes majeures pose aussi souvent des problèmes ; la prise en charge par l’aide sociale à l’enfance est de moins en moins accordée. Cependant les problèmes et déficits  des jeunes majeures sont à un tel point identiques à ceux des mineures que le mode d’hébergement en asile pour femmes ne saurait être adapté, et en effet elles n’y sont pas admises.

 

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